Mad Max, fury road est une belle surprise à voir au cinéma en ce moment.
Le rythme est haletant, on respire à peine, on se repose juste trois secondes et revoilà la horde de furieux armée jusqu’aux dents, prête à vous écrabouiller sous les roues de ses engins tonitruants et sanguinaires. Le méchant fait vraiment peur et tout l’univers créé est inquiétant car on sent bien qu’il n’y règne ni loi ni morale, et que les hommes sont capables de tout. D’un point de vue de l’univers esthétique, on est comblé, le désert fait place nette pour accueillir cette interminable course-poursuite, et laisse planer le doute quant au but à atteindre…
Au-delà de ces aspects formels, le film donne envie par les messages qu’il fait passer :
- L’émancipation de tous les êtres humains passe par l’émancipation de la femme, qui a été jusqu’alors la plus asservie
- Un homme et une femme peuvent gagner ensemble
- Un homme et une femme peuvent gagner ensemble, juste pour réparer une injustice, et non pas pour baiser à la fin du film
- Il montre de multiples figures féminines : femme fragile, femme forte, femme enceinte, femme blessée, femme asservie, femme combattante, femme réconfortante, femme autoritaire, femme douce, femme brutale, femme « féminine », femme « masculine ».


Dernièrement, le film a fait l’objet de critiques (certes anecdotiques, mais fortement médiatisées) « anti-féministes, homministes » (Quoi ?! ça existe ça ? C’est légal ?), et d’un boycott porté par un bloggeur américain visiblement assez médiatique. En France, le film fait davantage consensus : même le magazine Causeur, peu réputé pour son combat féministe, en fait l’éloge. À noter au passage que le film passe le test de Bechdel haut la main, test qui consiste à déterminer si la femme dans le film est considérée comme une potiche, ou seulement comme une cruche[1].
Pour ces détracteurs homministes, le film est une surprise et une duperie, car ces cinéphiles aguerris s’attendaient à un film d’action, un vrai, alors qu’il s’agit en fait de propagande féministe déguisée. De plus, Charlize Théron parle davantage que son collègue Tom Hardy, et ce n’est pas normal dans un film d’action, un vrai. Pour d’autres détracteurs, le film montre des femmes dénudées, alors qu’aucun homme dans ce film ne montre sa poitrine : alors vos gueules les féminissss, le film montre des nichons, donc il est pô féminisss !
Pour moi, c’est également une surprise. Je pensais naïvement ingurgiter mes pop-corns en me délectant d’un bon gros film d’action et je ne pensais pas devoir faire face à de tels arguments. C’est pour moi une découverte : ah bon ?! Il est interdit de faire gagner ensemble, à juste égalité, une femme et un homme à la fin ?!
À l’instar des idées des Femens, peut-on imaginer que les seins des femmes puissent être autre chose qu’une partie du corps liée au désir sexuel masculin ?
Pour entrer dans des considérations plus personnelles, dans mon monde, celui de mon enfance, où l’égalité homme-femme était simplement la norme, dans lequel je pouvais m’identifier tantôt à papa-qui-faisait-la-cuisine, tantôt à maman-qui-faisait-du-bricolage, il n’a jamais été question de féminisme, justement parce qu’il n’y avait jamais de nécessité de rétablir un quelconque déséquilibre.
C’est beaucoup plus tard, à l’âge adulte, que j’ai fait la rencontre avec ce monde bizarre, tout nouveau pour moi, où les films d’action ne peuvent pas être gagnés à la fin par une fille et un homme, où les seins nus des femmes sont forcément là pour être pelotés par des hommes, où les femmes doivent se taper en moyenne 1h40 de ménage quotidien de plus que les hommes, où, à un colloque auquel j’ai assisté hier, 4 intervenants sur 5 sont des hommes, où seulement 8 femmes sont présidentes de conseils départementaux sur 98...
Ce monde, je tente résolument de l’ignorer, de le regarder de façon distanciée, en me disant que je ne le comprends pas, et qu’il n’est pas le mien. Mais parfois, la distance s’efface, et lorsque ce monde bizarre arrive à ma porte, je ne peux m’empêcher d’être submergée par l’incompréhension, la rage, puis la lassitude devant ce poids de l’histoire trop lourd, trop ancestral, trop ancré ; devant ce combat qu’il reste à mener, trop vaste, trop quotidien, et trop longtemps engagé (par d’autres femmes et hommes beaucoup plus courageux que moi[2]).
Alors oui, dans un monde normal, ce film d’action, ne devrait finalement pas être une « surprise » ni considéré comme « féministe », mais simplement un film normal puisqu’un homme et une femme gagnent à la fin.
Julie
[1] 3 critères pour savoir si un film passe positivement le test :
- Il y a au moins deux personnages féminins dans le film
- Ces deux femmes parlent entre elles
- Elles ne parlent pas d’un homme (mais le dialogue en question peut se résumer à « il est beau ton sac à main », et le film passera quand même le test